dimanche 8 mai 2016

Lettres noires : des ténèbres à la lumière - Alain Mabanckou



 Lettres noires : des ténèbres à la lumière (Cours au Collège de France) 
 
Alain Mabanckou


 
 
Bonjour à toutes et à tous.


En cette fin de week-end prolongé de l'Ascension, je vous écris un petit billet sur un tout petit livre d'un de mes écrivains préférés, Monsieur Alain Mabanckou, qui est, depuis peu, titulaire de la Chaire de Création Artistique au Collège de France, où il dispense un cours sur la littérature africaine, qui part de la littérature coloniale, pour arriver à la littérature de ces dernières années, tout en en traitant les diverses dimensions.
Ce livre est la retranscription de sa leçon inaugurale qu'il a donnée en mars dernier.

A. Caractéristiques de l'essai


Titre =  La littérature noire : des ténèbres à la lumière

Auteur =  Alain Mabanckou 

Edition - Collection = Editions Fayard (Collection Leçons inaugurales du Collège de France)

Date de première parution = 2016

Nombre de pages =  56 pages

Ma note pour le livre = 
17/20


 
B. Petit mot sur l'auteur (Babelio)

Alain Mabanckou est né le 24 février 1966 au Congo Brazzaville. Son enfance se passe à Pointe-Noire, capitale économique du Congo, où il commence des études primaires et secondaires et obtient un baccalauréat option Lettres et Philosophie.

Il commence des études de Droit à Brazzaville, puis en France, à l’Université Paris-Dauphine (Paris IX) où il obtient un DEA en Droit des affaires.
Il publie des livres de poésie couronnés par le Prix Jean-Christophe de la Société des poètes français, puis fait paraître un premier roman en 1998, "Bleu-Blanc-Rouge", qui lui vaut le Grand prix littéraire d’Afrique noire.

En 2002, l’Université du Michigan lui propose le poste de Professeur des littératures francophones. Il y enseigne pendant 4 ans avant d’accepter l’offre de la prestigieuse Université de Californie-Los Angeles, UCLA, où il enseigne actuellement au Département d’études francophones et de littérature comparée. 

Il publie, en 2006, Mémoires de porc-épic qui a reçu le Prix Renaudot 2006, le Prix Aliénor d’Aquitaine 2006 et Le Prix de la rentrée littéraire française 2006

Le 8 janvier 2009 paraît Black Bazar aux Éditions du Seuil, roman classé parmi les 20 meilleures ventes de livres en France. Suivront Demain j'aurai vingt ans et en 2012, l'essai Le sanglot de l'homme noir

Lumières de Pointe-Noire, paru en janvier 2013 marque un grand tournant dans l'écriture de l'auteur qui passe du ton truculent et cocasse qui caractérisait ses précédentes œuvres à une voix grave, profonde et émouvante sans pour autant perdre cet humour et cette dérision qui l'ont fait connaître. En 2015, paraît dans la même veine d'écriture, le roman Petit Piment.

En 2016, Alain Mabanckou est élu comme Professeur invité au Collège de France à la Chaire de Création artistique pour l'année académique 2015-2016.
 
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C. Description de l'œuvre (Quatrième de couverture)

L'Afrique a pendant plusieurs siècles été vue, imaginée, fantasmée par les Européens comme un continent sauvage, ténébreux, matière première des récits d'aventures, et d'exploration teintés d'exotisme, qui ne laissaient pourtant entendre qu'une seule voix, celle du colonisateur.

Il faut attendre le milieu du XXe siècle pour qu'une littérature écrite par et pour les Africains se révèle. De la négritude à la "migritude", il appartient aux écrivains noirs d'aujourd'hui de penser et de vivre leur identité artistique en pleine lumière.  

D. Mon avis sur l'essai

 
Alain Mabanckou, avec le génie qui est le sien, nous offre une formidable entrée en matière de son cours sur la littérature noire-africaine, tout en parlant également de la littérature coloniale et de la littérature "exotique", légèrement antérieures.
 
Point positif supplémentaire : il n'élude absolument aucune dimension de ce pan de littérature, en parlant notamment de l'Afrique fantasmée par certains Européens, de la négritude ou encore de la littérature vengeresse de certains auteurs africains envers les colons, qu'ils estiment responsables de la pauvreté de l'Afrique.
 
Bref, un petit livre très bien écrit qui donne envie d'en connaître davantage sur les littératures noires et d'écouter attentivement le cours de M. Mabanckou.


 
E. Quelques bons passages de l'essai


En 1996, l'Académie Française couronna Les honneurs perdus de Calixthe Beyala. Débutait alors le temps d'une littérature d'ici, celle qui me conduira à publier en 1998 mon premier roman Bleu-blanc-rouge sur le mythe de l'Europe comme paradis pour les Africains, en cette période où la France, championne du monde de football pour la première fois, portée par l'euphorie de la victoire, se considérait comme "Black-Blanc-Beur" et aspirait à intégrer la question de l'esclavage dans sa mémoire collective.

Alors que nous sommes en 2016, c'est-à-dire un siècle après la vulgarisation des affiches Banania et soixante ans après le Congrès des écrivains et artistes noirs, la France se questionne encore sur les binationaux , tout en restant incapable de penser un monde qui bouge et de s'imaginer comme une nation diverse et multiple, donc riche et grande...  (p. 21)
 
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Tout cela est, certes, de l'histoire, tout cela est, certes, du passé, me diront certains. Or, ce passé ne passe toujours pas, il habite notre inconscient, il gouverne parfois bien malgré nous nos jugements et vit encore en nous tous, car il écrit nos destins dans le présent (pp. 25-26)

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Oui, la littérature d'Afrique noire et la littérature coloniale française sont à la fois inséparables et antagoniques au point que, pour appréhender la création littéraire africaine contemporaine et le roman actuel issu des présences diasporiques, nous devons relire à la loupe les écrits coloniaux, donc nous garder de les considérer comme poussiéreux ou destinés à être dispersés dans le fleuve de l'Oubli. C'est un constat indéniable : la littérature coloniale française a accouché d'une littérature dite "nègre", celle-là qui allait revendiquer plus tard une parole interdite ou confisquée par l'Occident, permise parfois sous tutelle ou sous le couvert d'une certaine aliénation culturelle, jusqu'à la franche rupture née de la "négritude", ce courant qui, dans l'entre-deux guerres, exaltait la fierté d'être noir et l'héritage des civilisations africaines, et qui sera l'objet de ma prochaine leçon. Cette continuité est celle du temps, comme l'armée sénégalaise est le fruit des tirailleurs sénégalais, comme les frontières du Congo sont le résultat de la Conférence de Berlin qui partagea l'Afrique, et comme la langue française en Afrique est le fruit évident des conquêtes coloniales. (pp. 27-28)

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* En inscrivant le savoir comme élément substantiel, les fictions d'exploration ne pouvaient que magnifier l'Afrique à leur manière - avec la maladresse prévisible d'en faire un continent unique, un continent de l'étrange et de la fascination. Le romancier d'exploration n'hésitait donc pas à prendre des libertés qui ne permettaient pas toujours au lecteur de séparer le bon grain de l'ivraie en un temps où le voyage vers l'Afrique était rare, exceptionnel et périlleux. (p. 34)

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 * Dans les œuvres exotiques aussi, comme dans les romans d'aventures, l'Africain jouait toujours un rôle caricatural et, pour l'heure, il n'y avait aucune concurrence de discours puisqu'il n'avait pas encore donné sa propre vision du monde - dans le même esprit d'ailleurs que la propagande coloniale, où ce qui était illustré n'expliquait jamais, ne contredisait rien, ne prenait jamais la parole. Alors, on se mettait à croire à cette propagande coloniale, comme on se mettait à croire en ces romanciers qui semblaient nous dire le vrai alors qu'ils inventaient un continent, alors qu'ils imaginaient les Noirs... (p. 38)

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* Connaître la situation coloniale, c'était en comprendre de l'intérieur les mécanismes, que l'on soit zélateur ou critique; c'était de l'intérieur que s'écrivait cette littérature.  (p. 41)

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* Réhabiliter et exalter l'Afrique, tenir tête au discours occidental constituent les angles d'attaque de ce mouvement. Dire "non" par la création, convoquer la puissance de l'imaginaire, proposer une autre lecture du genre humain, telles allaient être les tâches des auteurs africains, aussi bien pendant la période coloniale qu'après les indépendances, dans une sorte d'inventaire des mémoires. En somme, cette littérature d'Afrique noire se donnait pour ambition non seulement de substituer la parole africaine à la parole du colonisateur, mais aussi de rejeter radicalement le répertoire de clichés du roman colonial, sa représentation du monde social et son idéologie. (p. 52)