mercredi 18 mai 2016

Au secours ! Les mots m'ont mangé - Bernard Pivot



Au secours ! Les mots m'ont mangé
 
Bernard Pivot




Bonjour à toutes et à tous.
 
Mon billet du jour, en ce mercredi, portera sur un petit essai, le dernier ouvrage du plus grand ami des mots, des livres et des écrivains encore vivant à ce jour, j'ai nommé Monsieur Bernard Pivot. Dans ce petit essai, teinté d'humour (parfois surréaliste), M. Pivot nous confronte à notre rapport aux mots et à leur assemblage, de la naissance jusqu'à notre confrontation devant le Tout-Puissant.
 


A. Caractéristiques de l'essai


Titre =  Au secours ! Les mots m'ont mangé

Auteur =  Bernard Pivot

Edition - Collection = Allary Editions

Date de première parution = 2016

Nombre de pages =  93 pages

Ma note pour le livre = 
15/20


B. Petit mot sur l'auteur (Babelio)
 
Bernard Pivot est né à Lyon en 1935.
 
Son premier boulot en rapport avec les lettres est le journalisme au Figaro Littéraire, qu'il intègre en 1958. A partir de 1970, il anime une chronique radiophonique et, à la disparition du Figaro Littéraire, en 1971, il devient chef de service au Figaro, qu'il quittera trois ans plus tard, avec l'accord de Jean d'Ormesson. C'est alors que Jean-Jacques Servan-Schreiber le démarche pour la création d'un magazine, qui deviendra plus tard le magazine Lire.
 
Il débarque à l'ORTF en 1973, où il anime l'émission Ouvrez les guillemets, sur la première chaîne. L'année suivante, à l'éclatement de l'ORTF, il lance, sur Antenne 2, sa première émission mythique, Apostrophes, qui durera jusqu'en 1990 
 
L'année suivante, il crée l'émission Bouillon de Culture qui s'intéressera à un horizon culturel plus large, avec notamment la musique et le cinéma, qui durera, elle, jusqu'en 2001.
 
Le 5 octobre 2004, il est élu à l'Académie Goncourt, au couvert n°1, succédant à André Stil. Il est le premier non-écrivain à être élu dans cette Académie. 

+ Voir pluC. Description de l'œuvre (Quatrième de couverture)
 
Ecrit par admiration des écrivains, dit sur scène par son auteur, ce texte est une déclaration d’amour fou à notre langue. Bernard Pivot y raconte la vie d’un homme qui, malgré ses succès de romancier – invitation à Apostrophes, consécration au Goncourt – a toujours eu l’impression d’être mangé par les mots. Leur jouet plutôt que leur maître.


Un hommage malicieux, inventif et drôle aux hôtes du dictionnaire.

 
 
D. Mon avis sur le roman
 
Dans ce petit essai, Bernard Pivot prend la place d'un écrivain pour nous confronter, avec malice et bonne humeur, à notre rapport aux mots, que l'on soit un enfant, un étudiant, un jeune amoureux, un écrivain ou un mort se présentant devant le créateur.
 
Ce texte est destiné, avant tout, à la scène, ce que Bernard Pivot n'hésite pas à faire trois à quatre fois par mois.
 
Un chouette petit texte qui, pour les amateurs de mots et de Bernard Pivot, sera un véritable petit régal. En plus, petit bonus, un DVD du spectacle par Bernard Pivot est offert avec le livre.
 
 
E. Quelques extraits du roman
 
 
Les mots, leur choix, leur appropriation, leur utilisation, leur agencement, sont l'obsession des écrivains. Leur multitude est effrayante. De leur disponibilité naît l'impression d'une toute-puissance sur eux alors que leur paisible tranquillité est un leurre : malins, subtils, ils s'introduisent en permanence dans la tête des écrivains et gouvernent au moins autant leurs pensées qu'ils se plient à leur réflexion. Dans le combat qui les oppose les mots ne crient jamais victoire. Ils sont silencieux et modestes. Ils abandonnent aux signataires la gloire du Goncourt et du Nobel. A-t-on déjà vu un lauréat remercier les mots de leur collaboration ?   (p. 10)
 
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Je suis sûr que pendant les neuf mois de résidence dans le ventre de nos mères, nous avons enregistré beaucoup de mots, et même des phrases, que nous pourrions restituer dès notre naissance si psychologiquement nous en étions capables.  (p. 14)
 
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J'ai donc appris à lire et à écrire. A l'école communale. Un jour l'instituteur nous a dit :
 
- F - e - deux m - e se prononce femme
- Mais, lui dis-je, il n'y a pas de a dans femme
- C'est exact. Bien vu. Mais c'est comme ça : le e de femme se prononce a 
 
Alors je me suis dit : "Oh là là, je sens qu'avec les femmes, ça va être compliqué..."
 
Et ça l'a été, je ne me suis pas trompé... (p. 19)

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Le Petit Larousse et le Petit Robert sont des écoles de l'obéissance et de la modestie (p. 23)

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Avec ses noms communs et ses noms propres, Le Petit Larousse a été ma première agence de voyages. Sûre, commode, rapide, universelle. Les dictionnaires sont les meilleures agences de voyages au monde. (p. 26)

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La langue française est misogyne. Elle n'est pas généreuse envers les femmes. Elle est réticente à leur donner la place qui leur revient. Elle joue la confusion, la méprise, le cafouillage. Alors, moi, écrivain, je suis bien embêté.  (p. 36)
 
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Oui, la langue française manque de clarté, de rigueur. En voici un exemple qui, justement, a été préjudiciable aux femmes. Le sexe. Le mot sexe. Il en existe deux, que je sache. Le masculin et le féminin. Or, le mot sexe est exclusivement du genre masculin. Il n'est pas normal que le mot sexe ne soit pas aussi du genre féminin. On dit bien un sexologue et une sexologue. Pourquoi ne dirait-on pas un sexe et une sexe ?  (p. 37)
 
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C'est pourtant très agréable de prononcer les banalités de la vie de tous les jours. C'est même reposant. Mais je ne pouvais plus me laisser aller à de telles facilités. Mon auditoire, (exigeant, c'est normal) en aurait été déçu. Peut-être consterné. Alors, je me suis mis sous surveillance. Cela fait cinquante ans que je surveille ce que je dis, que je m'interdis les banalités d'usage, que je refuse la petite monnaie de la conversation. (p. 41)

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J'aime beaucoup les mots puisqu'ils me font vivre et que, grâce à eux, j'ai acquis une certaine notoriété dans la République des lettres. Les mots sont à l'écrivain ce que sont l'argile et le marbre au sculpteur, la farine au boulanger ou les cartes au joueur de poker. L'ennui avec les mots, c'est qu'ils sont très nombreux. Il faut choisir les bons, ce n'est pas facile. Proust en a choisi beaucoup et il ne s'est jamais trompé. Que ce soit au tirage ou au grattage, Marguerite Duras a toujours sorti les mots gagnants. On reconnaît les grands écrivains à ce qu'ils ne se trompent jamais dans le choix des mots. (pp. 45-46)

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L'écrivain sera toujours considéré comme un être étrange qui entretient avec les mots des relations plus intimes et plus passionnées qu'avec sa femme, ses maîtresses, ses enfants, et même qu'avec ses chiens et ses chats. (pp. 50-51)

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Les écrivains sont des despotes qui règnent sur le peuple, l'immense peuple des mots.

Oui, tout ça c'est bien joli, mais c'est faux.

Les écrivains ne sont que des tigres de papier.

Bien loin de régner sur les mots, ce sont eux, les écrivains, qui sont occupés, envahis, submergés, par ces milliers et milliers de petites bêtes qui tantôt sont immobiles comme des araignées, tantôt s'avançant en rampant telles des chenilles, tantôt leur sautent dessus comme des sauterelles. (p. 78)

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Plus l'écrivain-lecteur vieillit, plus ils se montrent de féroces colonisateurs. Ils bouffent chaque année un peu plus d'espace. Leur voracité se révèle d'autant plus efficace qu'elle est silencieuse et que leurs lentes avancées se font sous le couvert rassurant de la culture, avec la bénédiction des professeurs, avec les encouragements des critiques et avec la collaboration diarrhéique de nous autres, écrivains graphomanes. (p. 80)



 
 
 

dimanche 15 mai 2016

L'ancien régime. La 1ère femme à l'Académie Française - François Bégaudeau


 
L'ancien régime. La 1ère femme à l'Académie Française
 
François Bégaudeau




Re-bonjour à toutes et à tous.


Mon deuxième billet pour ce dimanche de Pentecôté, concerne un court roman qui traite de la féminité (encore si rare) dans cette institution, gardienne du bon-parler et des Belles-Lettres qu'est l'Académie Française, tout cela sur un ton quelque peu ironique qui raille les choix parfois insolites de cette Institution que l'on croit si sage et si raisonnée.
 

A. Caractéristiques du roman


Titre =  L'ancien régime. La 1ère femme à l'Académie Française

Auteur =  François Bégaudeau

Edition - Collection = Editions Incipit

Date de première parution = 2016

Nombre de pages =  88 pages


Ma note pour le livre = 
14/20


B. Petit mot sur l'auteur (Babelio)
 
François Bégaudeau est né en Vendée en 1971.
 
Enseignant en disponibilité, il est un grand habitué des médias, puisqu'il collabore à plusieurs revues dont les Cahiers du cinéma et a participé comme chroniqueur à la Matinale de Canal +. Il est surtout connu pour avoir été le coscénariste du film Entre les murs de Laurent Cantet, adaptation cinématographique de son propre roman, dans laquelle il tient le rôle principal, celui d'un professeur de français, dans un classe réputée difficile de banlieue parisienne. Ce film recevra la Palme d'Or à Cannes en 2008.
 
En ce qui concerne la littérature, il est l'auteur d'environ une dizaine de romans, parmi lesquels :
 
* Jouer juste, son premier, en 2003
* Entre les murs, en 2006
* La Blessure, la vraie en 2011
* Deux singes ou ma vie politique en 2013
* L'ancien régime. La 1ère femme à l'Académie Française en 2016
 
Il a également publié deux fictions biographiques, dont une sur Mick Jagger. Enfin, il a aussi publié un Anti-manuel de la littérature, en 2008, qui sera suivi de Tu seras écrivain, mon fils en 2011


+ Voir pluC. Description de l'œuvre (Quatrième de couverture)
 
Le 6 mars 1980, l'Académie française accueillit en son sein Marguerite Yourcenar. Ce fut un évènement, comme l'atteste la présence de l'épouse de Valéry Giscard d'Estaing dont même le fils aurait pu venir s'il n'avait pas eu un tournoi de polo. On se précipita. On se bouscula au premier rang. Certains se provoquèrent en duel. D'autres apportèrent des macarons.
 
C'est que, pendant plus de trois siècles, l'Institut créé par Richelieu n'avait admis aucune femme. Ce n'est pas mauvaise volonté ou bas conservatisme de la part des Immortels. C'est juste qu'ils n'y avaient jamais songé. Comment donc aurait-on pu vouloir changer la donne, alors qu'elle n'avait changé ?  On avait eu la magnanimité d'intégrer des noms féminins dans le dictionnaire, c'était déjà bien assez.
 
Et puis les académiciens avaient mieux à faire. Ils avaient à inventer le français et, du même coup, la France.
 
 
D. Mon avis sur le roman


En lisant ce livre, je m'attendais à avoir des détails sur l'entrée de Marguerite Yourcenar à l'Académie Française, des détails de l'investiture (que je n'ai pu vivre étant né dix ans après). De ce point de vue, j'ai été clairement déçu, car cette cérémonie ne prend, au plus, que quelques pages, décrivant des académiciens toujours un peu hostiles à la féminité et une Marguerite Yourcenar qui avait l'air de vraiment s'en foutre (ce qui est peut-être vrai, après tout). Donc déception pour ce pan d'attente.
 
Cependant, un autre versant du roman rattrape quelque peu la déception. François Bégaudeau se lance, selon moi, dans un véritable réquisitoire contre l'Académie française qui, jusqu'à cette nomination, pouvait passer pour le Temple du Paternalisme, car, les Immortels semblaient prêts à toutes les bassesses pour ne pas nommer une femme (que les excuses soient vraisemblables ou non), car ils avaient clairement mieux à faire et, car ils n'en voyaient vraiment pas l'utilité.
 
De plus, à la fin, il fait état du retournement de situation qui s'est opérée ces dernières années (les femmes refusent d'y aller) et se plaît à imaginer l'état de l'Académie dans vingt ans, quand, pour combler les vides, on ferait appel plutôt à des people qu'à des écrivains, ce qui est vraiment drôlissime.
 
Dernier élément qui joue clairement en faveur de ce roman, et en faveur de son auteur François Bégaudeau, c'est un style tout en ironie, qui brocarde tout l'antiféminisme, même si de temps en temps, il s'amuse à perpétrer des propos semblables (tout en gardant son ironie), pour mieux les démonter, ce qui rend ce roman absolument délectable.
 
En résumé, un chouette petit roman qui dénonce quelque peu le paternalisme de l'Académie dans un style tout en ironie et en phrase quelque peu chocs. Cependant, ceux qui espèrent en savoir plus sur la nomination de Marguerite Yourcenar sous la Coupole peuvent clairement passer leur chemin, car ils ne trouveront rien de neuf.
 
 
E. Quelques extraits du roman


Cent ans plus tôt, un édit avait déjà fait du français la langue officielle du royaume, et de François Ier le Père des lettres. En qualité de quoi il fit agrandir la Bibliothèque royale, fonda l'Imprimerie royale, imagina le Kir royal, et composa cinq poèmes, ouvrant une lignée de monarques lettrés, dont le dernier, prénommé de même, aimerait à s'entourer d'écrivains majeurs comme Régis Debray, et prendrait la plume pour rédiger La Paille et le grain, auquel succéderait L'Abeille et l'architecte, l'abeille symbolisant le miel, l'architecte et le bâtisseur, leurs noces valant pour celles du sucre et du béton dont naîtrait une nation dominatrice. (p. 13)
 
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Aussi vrai qu'il avait fait raser deux cents châteaux forts afin que des seigneurs séditieux n'en retournassent pas l'usage contre les rois qui les avaient bâtis de leurs mains, Richelieu éradiqua les patois pour imposer le françois.
 
Jusqu'ici les mal-parlants s'étaient ignorés tels. A défaut de norme à quoi contrevenir, ils ne se savaient pas contrevenants. Mal parler se peut s'il existe un bien-parler. Pour inventer l'un, il fallait inventer l'autre. Inventer la règle pour inventer l'incorrection. Dès lors, il y eut des fautes, et des gens qui pris en faute ne pouvaient ergoter car la règles est une et indivisible. Hors de question qu'on accorde le participe passé à Amiens, et qu'on le désaccorde à Bourges. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà, eut tort d'écrire peu après un théologien fanatique. Bientôt, foi de cardinal, on parlerait le même français au-delà et en-deçà des Pyrénées. Partout sur la planète, oppression s'écrirait avec deux p.
 
Ou bien un seul
Ou bien avec deux r.
On ne savait pas encore
On n'était pas super prêt.  (pp. 20-22)
 
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L'inspiration lui vint de Florence, qui avait vu fleurir une Accademia della Crusca. Apprenant que cette Académie de la Cruche veillait officiellement à la pureté de l'italien, le cardinal fut foudroyé par une révélation. Il en va de la langue comme de l'eau, de la race, de l'âme : sa pureté est sa perfection. Et elle est d'autant plus pure qu'elle se modèle, non sur l'usage, mais sur l'esprit. Le temps était venu, non de réguler la langue, mais de la créer; tout comme Dieu avait créé, dans l'ordre décroissant, l'hébreu puis la femme.
 
Hélas, contrairement à Dieu, on ne partait pas de rien. Fondée en 1634, officialisée en 1635 après signature par Louis XIII de ses lettres patentes enregistrées par le Parlement de Paris, l'Académie Française devait donc commencer par purger la langue des ordures ramenées de son passage par les bouches populaires (pp. 23-24)

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En 1760, il vint à cet agitateur (Jean le Rond d'Alembert) la foucade de promouvoir la candidature d'une certaine Julie de Lespinasse, illustre inconnue dont le prénom laissait présager une dommageable incapacité à uriner debout.
 
S'il avait voulu provoquer son monde, d'Alembert n'eut qu'à rentrer la queue basse au temple maçonnique où son initiative lui avait été soufflée, car il ne provoqua qu'un unanime mépris. On fit savoir à ce mathématicien que si son calcul était d'obtenir les faveur de la salonnière, et qu'enfin se consomme leur amour qu'une rumeur disait platonique, il eût plus vite fait de la soumettre en l'épousant... (pp. 44-45)


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Le vrai ressort du refus n'était pourtant pas que madame de Lespinasse n'ait écrit que sur ses ovaires, ni que sa prévisible sensiblerie la rendît inaccessible à la raison, mais une interrogation aussi simple que l'habit d'Eve : pourquoi une femme occuperait-elle un siège, alors qu'une femme n'en avait jamais occupé ?
[...]
Les fleuves avaient été conçus pour accueillir les rivières, les océans pour accueillir les fleuves, les femmes, la semence de l'homme. Leur absence de l'Académie participait de l'ordre général. Et si elles y avaient été présentes, cela eût aussi participé de l'ordre général, n'en déplaise aux misogynes. (pp. 46-47)

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On vit l'Académie Goncourt offrir un couvert à Colette, qui bien sûr en abusa, reprenant du dessert, l'arrosant d'un digestif, parlant. Le quai de Conti devait-il s'arrimer à cette décadence ? Une institution triséculaire allait-elle calquer ses mœurs sur un cénacle né de la dernière pluie ?   (p. 50)
 
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Ceux qui, devant la force des Mémoires d'Hadrien, les avaient cru écrits de la main de l'empereur éponyme, avaient dû se raviser, vérification faite qu'il était mort avant la rédaction. On devait bien ce chef-d'œuvre à une certaine Yourcenar prénommée Marguerite. Franchement on ne l'aurait pas cru.
 
Ce qui avait pu induire en erreur, c'est que l'ouvrage en question n'était pas spécialement féminin. Il ne traitait ni des affres de la maternité, ni à proprement parler de maquillage. Peu de personnages y brodaient un coussin. Qu'on comprenne l'unanime stupeur devant le phénomène. Depuis que la littérature était littérature, quelle femme avait produit un livre qui en méritât le sceau ? (p. 55)
 
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Né en 1901 et mort en 1999, le philosophe Jean Guitton déterra un argumentaire qui, maintes fois opposé à l'hystérie progressiste au long des siècles, avait fait ses preuves.
 
Si l'Académie avait vécu 300 ans sans femmes, philosopha-t-il, elle pourrait vivre 300 ans plus sous le même régime. Ce grand chrétien leur donnait donc rendez-vous dans trois siècles, étant sûr qu'alors il apparaîtrait que si l'Académie avait vécu 600 ans sans femme, elle pourrait repartir pour 600 ans sous le même régime, et ainsi de suite, l'étirement progressif des reports rendant le changement chaque fois plus insolite et plus déplacé, ce qui nous mènerait tranquillement  à la fin des temps. Il en concluait que seul le tribunal du Jugement dernier avait autorité pour trancher cette affaire.
 
Et puis quel titre endosserait l'impétrante ? Une académicienne, passe encore. Mais allait-on dire un membre ? Une pair ? Un paire ? Une paire de quoi ? demanda le fauteuil 11, sans faire rire le fauteuil 12 autant qu'il l'eût escompté. D'évidence la langue ne voulait pas d'une femme sous la Coupole, et en France les désirs de la langue sont des ordres. (pp. 64-66)
 
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Chroniqueur au Figaro magazine, Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d'Ormesson avait la conviction que les hommes naissent libres et égaux en droit d'entrer à l'Académie. Aussi avait-il été le premier supporter de Marguerite, et organisé le périple en Amérique pour informer la recluse qu'elle désirait un siège. Puis, bravant les quolibets, levant les réticences, réglant les additions chez Lipp, il avait prêché auprès de chaque fauteuil, honorant sa réputation d'humaniste toujours accueillant la nouveauté pour peu qu'elle ne fût pas communiste.
[...]
Fourvoyé dans le premier degré roturier, D'Ormesson aurait proféré sans trembler qu'en accueillant une femme, l'Institut se remettait tout simplement dans le sens de l'Histoire. Car l'Histoire a un sens. Tous les hommes ont un jour rendez-vous avec elle. Certains lui posent un lapin, d'autres répondent présents. En faisant honneur à Marguerite Yourcenar, l'Académie Française se faisait honneur à elle-même. (pp. 76-78)
 
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D'année en année s'imposa l'évidence apaisante qu'à l'Institut, l'extraction supérieure estompait la différence des sexes. Ceux des Immortels qui avaient cru que l'Académie ne survivrait pas à la mixité durent s'amender. Loin d'ébranler les murs, elle les avait consolidés. A ceux qui critiquaient l'archaïsme de ces lieux, on avait désormais beau jeu d'y signaler la présence assidue et enthousiaste de femmes dont la plupart même pas lesbiennes.
[...]
Les années 2010 virent se systématiser le rapport inverse. La plupart des écrivaines sollicitées pour combler le vide laissé par un nonagénaire firent savoir qu'elles n'étaient pas intéressées, sans le revendiquer, ni s'en excuser, sur le ton poli mais ferme avec lequel on écourte l'appel d'une télétravailleur marocain sous-payé par Orange. (pp. 87-88, 90)
 
 
 
 
 

Amours - Léonor de Récondo


Amours
 
Léonor de Recondo



 
 
Bonjour à toutes et à tous.


En ce jour de la Pentecôte, deux billets au programme : le premier concerne un roman qui m'a été recommandé par un libraire de la librairie indépendante La Buissonnière à Yvetot, en Normandie. Ce n'est pas un roman que j'aurais choisi à la base, mais, très franchement, je ne regrette pas du tout de l'avoir lu, car ce livre est un chef-d'oeuvre (qui, au passage, avait notamment été couronné par le Grand Prix RTL-Lire et par le Prix des Libraires en 2015). Ce roman particulier s'intitule donc Amours et a été écrit par une jeune auteure du nom de Léonor de Recondo

A. Caractéristiques du roman


Titre =  Amours

Auteur =  Leonor de Recondo

Edition - Collection = Editions Sabine Wespieser   (En poche chez Points Seuil)

Date de première parution = 2015

Nombre de pages =  196 pages


Ma note pour le livre = 
17/20


B. Petit mot sur l'auteur (Babelio)

Léonor de Recondo est née à Paris en 1976. En plus d'être écrivaine, elle est également une violoniste de talent. Elle est notamment lauréate du concours Van Wassenaer en 2002.
 
Après son premier roman, intitulé La Grâce au cyprès blanc, publié en octobre 2010, elle signe un second roman, au début de l'année 2012, intitulé Rêves oubliés.
 
Son troisième roman, intitulé Pietra viva, sorti en 2013, connaît un énorme succès. 
 
L'apothéose arrivera en 2015, avec son quatrième roman Amours, qui obtient le Grand Prix RTL-Lire 2015 et le Prix des Libraires 2015.

  
+ Voir plus
C. Description de l'œuvre (Quatrième de couverture)
 
Tandis que Victoire dort paisiblement dans des draps de dentelle, Anselme de Boisvaillant profite de son droit de cuissage sur Céleste, la petite bonne. Et alors que Victoire peine à donner un héritier à son mari, la bonne se retrouve enceinte. Pour sauver l’honneur de tous, Victoire prend une décision radicale : cet enfant sera le sien. Mais elle n’a pas la fibre maternelle, et le nourrisson dépérit.
 
Mue par son instinct, Céleste décide de porter secours à l’enfant à qui elle a donné le jour.
 
Quand une nuit Victoire s’éveille seule, ses pas la conduisent vers la chambre sous les combles… Les barrières sociales et les convenances explosent alors, laissant la place à la ferveur d’un sentiment qui balayera tout.
 
 
D. Mon avis sur le roman

 
Dès les premières pages, Léonor de Recondo nous plante un décor digne d'un roman de Maupassant. Tout y est : l'ambiance fin XIXe siècle, la famille bourgeoise, les petites bonnes, la campagne, les calèches, une jeune fille bourgeoise qui ne connaît pas trop l'amour, un enfant naturel entre le "patron" et la bonne...tous les éléments pour un bon roman réaliste.
 
Cependant, une histoire d'amour insolite (pour l'époque) vient pimenter ce roman vers le milieu, ce qui rend l'intrigue encore plus passionnante et nous amène, tout simplement, à ne plus décrocher du livre, jusqu'à la fin, que l'on peut qualifier de tragique.
 
En bref, ce roman est un savant mélange entre un roman réaliste à la Maupassant (je pense que le roman qui s'en rapproche le plus est Une vie) et une histoire d'amour insolite à la fin pour le moins tragique. Un roman dont on ne peut décrocher, une fois la lecture entamée, et qui, il faut le dire, mérite bien les prix qui lui ont été attribués.
 
 
E. Quelques extraits du roman

Anselme jette Céleste sur le matelas, chaque fois le même geste qui la balance sur le ventre, la tête plongée dans l'oreiller, la tignasse à portée de main. Il relève la jupe vite fait. Elle ne résiste pas, elle ne résiste plus. Il s'agrippe au chignon, serre fort la masse de cheveux. Puis il s'installe, planté entre ses cuisses, et commence. Les pieds du lit de fer grincent. Ni Anselme, ni Céleste n'entendent la plainte du lit qui supporte l'amour forcé. C'est laborieux, toujours. C'est long. Elle se demande pourquoi ces instants-là passent si lentement. Pourquoi ne pas s'évanouir pour ne rien ressentir.         (p. 11)
 
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Victoire s'est levée et a pris un livre dans les rayonnages : Madame Bovary. C'est le premier livre qu'elle a lu après son mariage. Sa mère lui en avait toujours interdit la lecture, la jugeant trop inconvenante pour une jeune fille. Elle s'était donc empressée de l'acheter à peine mariée, et l'avait dévoré. Même si elle trouvait cette Bovary un peu sotte, elle s'était délectée à suivre sa dépravation. Quand elle en avait entamé la lecture dans le salon, Anselme l'avait regardée avec des yeux ronds : "Comment peux-tu lire ces balivernes ?" Il avait même ajouté : "Ce livre est un ramassis de merde !". Elle en rougit encore. Oui, il avait bien dit cela. Victoire feuillette le livre. Pauvre Emma, pense-t-elle. A moi, il ne m'arriverait jamais des choses pareilles. Ma vie a plus de tenue, plus de sens. (p. 25)
 
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Il éprouve de la tendresse pour elle, il la considère comme un objet délicat qu'il faut choyer. Trop fragile pour procréer, semble-t-il. Ce doit être cette malédiction des Boisvaillant. Pourtant il est né, lui. Son père a réussi à faire un enfant, certes seul. Non sans peine, après des années de mariage. Il a d'ailleurs toujours connu sa mère flétrie par le veuvage et l'enfantement quasi simultanés (p. 26)

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 * Les jours passent, les semaines, aussi, et la vie se fait une place dans le ventre de Céleste. L'enfant joue des coudes, s'étire. Sainte Marie, mère du monde, protégez-nous, protégez-moi...Un matin, Céleste touche son ventre, elle ne peut éviter cette vérité qui grandit.  (p. 43)

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"Eh bien, Anselme, tu viens d'avoir la preuve que tu n'es pas si stérile ! Evitons le scandale. Gardons cet enfant, il sera le nôtre. Ne chassons pas Céleste, laissons-la nous donner sa progéniture. Elle nous remerciera de donner un avenir à cet enfant, à notre enfant. Mais, jusqu'à nouvel ordre, ne t'approche pas de mon lit !" (p. 74)

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Céleste pousse de toutes ses forces la vie hors d'elle. Point de rideaux, point d'enfants curieux. Un silence qui se fraie dans son âme. Le silence qui précède la vie, le même que celui qui précède la mort, celui de l'être, de la pleine conscience. (p. 82)
 
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Céleste, plongée dans une multitude d'émotions inconnues jusque-là, réalise qu'elle a un corps. Cette découverte est purement sensorielle. Aucune idée, aucun concept de cela. Juste une certitude : ce corps est là, il embrasse la vie, la donne, l'insuffle. Il est d'une puissance vertigineuse. Ce corps toujours nié, uniquement utilisé pour les corvées de la vie courante - souvent celles des autres -, prend une dimension nouvelle. Céleste, maintenant, peut. Son éducation, sa condition feront qu'elle n'ira pas jusqu'à vouloir. Mais cette force prodigieuse repousse d'infranchissables limites, comme celle d'aller, sans trembler, chercher l'enfant dans la chambre de madame, pour qu'il passe la nuit près d'elle. (p. 95)
 
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Se prélasser encore un peu et repenser à cette nuit. S'étirer en se souvenant d'elle. Victoire ne peut s'empêcher de sourire. Etre près de toi, te respirer. Elle reprend dans sa main le petit pochon de lavande, dont la senteur est certes éloignée de celle de la nuit passée, mais qui la replonge, par un fait mystérieux d'osmose, dans cette félicité nouvelle (p. 104)
 
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Victoire, en aimant chaque nuit Céleste, en étant aimée d'elle si follement, commence à chérir ce corps qu'elle croyait inutile. Elle ose se regarder nue, et il se révèle à elle. Elle n'a plus peur de cette image jadis morcelée. Elle devient une. L'amour lui a soudain donné une identité propre. Jusque-là, elle n'avait fait que sa mouvoir à tâtons, aveugle aux autres et à elle-même. (p. 119)
 
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"Céleste, mon amour, malgré le fait que je sois née dans une maison plus riche que la tienne, nous avons la même histoire, la même enfance. L'indifférence de mon père, et puis ma mère...Tu sais que c'est elle qui a répondu à la petite annonce d'Anselme dans Le Chasseur français ? [...] Je suis quoi ? Une chose dont on a réussi à se délester en se donnant bonne conscience ? On m'a dit : "Souris, aie des enfants !" Rien d'autre. Et, tu vois, je n'ai pas réussi. Sans toi, rien.  Ni le sourire, ni Adrien. Pourquoi nous a-t-on menti  durant notre enfance ? Sur la vie conjugale, sur tout ce qui est censé faire le bonheur d'une femme ? Mon mariage avec Anselme..." Sa voix a perdu toute illusion. (p. 149)
 
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La nuit suivante, Victoire entend Céleste qui entre et repart silencieusement avec le couffin. Elle veut la rejoindre cette fois, la prendre dans ses bras, partager ses doutes. Et l'aimer surtout. Qu'est-ce qui les en empêche finalement ? Les conventions ? Leurs éducations ? Comme elle aimerait les abandonner tous à leur sort ! S'en aller. Qu'on la laisse vivre, respirer. Victoire s'agite dans son lit, froisse et jette sur le sol sa pochette de lavande. Elle aimerait partir avec Céleste et Adrien. Loin, dans un autre pays, en Amérique, pourquoi pas ! Là où on ne les retrouverait pas. Mais vivre de quoi ? Cette réalité est terrifiante, humiliante. Son avenir financier dépend d'Anselme. Quelle injustice d'être liée à lui si étroitement ! (p. 155)
 
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Sous les tuiles en ardoise de la maison bourgeoise, quatre personnes sont couchées, seul l'enfant dort. Les autres gardent les yeux grand ouverts. Chacun dans sa pièce, chacun dans sa solitude profonde, hanté par des rêves, des désirs, des espoirs, qui ne se rencontrent pas, qui se cognent aux murs tapissés, aux taffetas noués d'embrasses - métrages de tissu qui absorbent les soupirs pour n'en restituer qu'un écho ouaté (p. 163)