vendredi 2 juin 2017

La Vivaldi - Serge Peker



La Vivaldi
 
Serge Peker




Bonjour à toutes et à tous,
 
En ce 2 juin, je vous propose la critique d'un livre que j'ai eu l'honneur de recevoir via l'opération Masse Critique du réseau social littéraire Babelio et qui a été un petit coup de cœur : le deuxième roman de Serge Peker, intitulé La Vivaldi.


A. Caractéristiques du livre

Titre =  La Vivaldi
Auteur = Serge Peker
Edition - Collection = Editions M.E.O
Date de première parution =  2017
Nombre de pages =  129 pages


Note pour l'essai = 15 / 20

 
B. Quatrième de couverture

Placé à la maison de retraite des Arpèges, une vieille dame vit d'infimes évènements, cocasses ou pathétiques, mais tous aussi intenses. Elle a laissé son nom à la porte de cet établissement et pris celui de la chambre qu'elle occupe;, devenant ainsi pour tous et pour elle-même "La Vivaldi". Au fil de multiples sensations ou de situations incongrues, elle interpelle le "tu" de sa jeunesse revisitée par fragments. Du "je" de son vécu aux Arpèges au "tu" de son enfance dans le quartier Belleville et de la jeune fille juive réfugiée en zone libre, la Vivaldi traverse un espace-temps créé par le seuil cheminement de son monologue intérieur.


C. Mon avis sur le livre

Je ne connaissais pas Serge Peker, et je dois avouer que ce livre est une très bonne surprise.

Tout d'abord, il faut avouer que l'alternance permanente entre les deux histoires maintient l'attention sur le roman et nous donne toujours envie d'aller plus loin. De plus, l'alternance entre deux tons radicalement opposés, propres à chaque histoire (ton plutôt ironique pour l'histoire de la "vieille" Vivaldi et le ton plutôt tragique pour la "jeune" Vivaldi) rend le roman d'autant plus passionnant et agréable à lire.

Cependant, on pourrait déplorer que l'histoire de la "vieille" Vivaldi ne serve que de faire-valoir à l'histoire de la "jeune" Vivaldi, car il n'y a pas de lien précis entre les deux histoires (à part le personnage de la Vivaldi elle-même) et l'histoire de la vieille Vivaldi (même si elle est très chouette et très bien écrite) est bien moins intense que l'histoire de la "jeune" Vivaldi.

On en vient toutefois à regretter que le roman ne soit pas plus long, tellement il est bien écrit.

En résumé, deux histoires croisées passionnantes, un ton propre à chaque histoire qui donnent un très bon roman.
 

D. Quelques bons passages du livre

Les Arpèges ont ouvert quelques semaines seulement avant mon arrivée. J'essuie donc, mais involontairement, les plâtres de ce fleuron de la mise au rencart.  (p. 8)

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Qu'est-ce donc qui t'appartient en propre ? Ta date de naissance ? Mais en quoi cette date de 1925 pourrait-elle être la tienne . Et d'ailleurs en quoi une date quelle qu'elle doit pourrait-elle appartenir à quiconque ? Mais alors quoi, si ce n'est ta date de naissance ? Ta famille ? Ta sœur aînée et tes parents ? Oui, mais alors doit-on dire que ton histoire t'appartient ou bien qu'elle appartient à cette famille juive d'origine polonaise émigrée en France ? Et où commence vraiment l'histoire de ta famille ? À tes parents, tes grands-parents, tes arrière-grands-parents ou plus loin encore ? Tu vois, il est bien difficile de dire et de cerner ce qui t'appartient en propre. Ta chambre d'enfant, oui, bien sûr, mais cela est d'un autre registre.  (p. 11)

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J'ai dit n'avoir rien en propre. Est-ce si juste ? Par un rapide inventaire, je constate que mes rides m'appartiennent. Elles sont miennes et j'y tiens. Chaque locataire ici n'a que ses rides en propre. Une même humanité de visages ridés. Mais chaque ride, de ce qu'il faut bien appeler mon visage, n'est-elle pas le tracé d'un parcours de vie qu'une autre a parcouru en moi-même ? Et n'en est-il pas de même pour nous tous aux Arpèges ?    (pp. 15-16)

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Depuis que l'on m'a mise aux Arpèges, je ne peux pas vraiment dire que je marche. Je déambule, c'est différent. Déambuler n'est rien qu'aller sans autre raison qu'aller, pour le plaisir d'aller. Mais jamais le plaisir ne détermine les décisions ou les directions.  (p. 34)
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Cartable, stylo, cahiers, tout est prêt pour le lendemain. Tu as beau te coucher tôt, le sommeil ne vient pas. Tu es, bien sûr, très excitée par ton entre au lycée, mais également très troublée par les mots entendus sur le trottoir des Boulevards. Y en a marre des métèques dans ce pays...Y'en a marre des...Y'en a...Comme un vieux disque rayé que personne n'arrête...marre des métèques...Chaque mot s'enfonce dans ta tête par de très noirs sillons que leur répétition creuse profondément.  (pp. 50-51)

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J'ai beau être aux Arpèges, je ne vois pas la vie en noir. Attention, je ne dis pas pour autant que je ma voie en rose ! Je suis du monde des Arpèges, du peuple des chaussons, je vois en Vivaldi, je mange en Vivaldi, je dors en Vivaldi et vois en Vivaldi.
Voir la vie en Vivaldi, c'est la voir limitée à une chambre quelques murs et deux ou trois couloirs. Mais voir la vie en Vivaldi, c'est aussi bien la voir par un simple regard dans le regard des autres.  (p. 54)

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Dans les jours qui suivent la mort de sa grand-mère, tu ne reconnais plus ton grand-père. Il devient triste, désemparé et ne parle plus que du passé, de la Pologne et de son épouse. Il aura donc fallu que le cœur de sa femme cesse à jamais de battre pour que le sien s'éveille à l'amour d'une épouse oubliée depuis longtemps.  (p. 60)

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Cette bague et cette chaîne n'étaient des bijoux que pour les autres; pour moi, ces bijoux, je les vivais bien plus que je ne les portais. Le jour où les Arpèges les ont mis dans leur coffre, il ne m'est rien resté que l'affreuse sensation de ne plus exister.  (p. 75)

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Tes rêves se nourrissent de ton souci pour les tiens. Une longue suite de cauchemars comme celui où tu longes un interminable mur de brume. Tu finis par y trouver une porte, tu l'ouvres, en franchis le seuil et découvres devant toi une immense nappe de gris que rien ne limite, mais dans laquelle se découpe le contour d'un visage. Tu t'avances vers lui et il s'ouvre sur une chemin étrangement bordé de clartés colorées. Au bout du chemin, très loin, une foule de silhouettes bigarrées se dressent en criant des slogans clamés en une langue étrangère. Tu cours pour les rejoindre avec la conviction que c'est le seul moyen de retrouver les siens... (p. 107)

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Surtout ne pas oublier ! te répètes-tu en regardant par la fenêtre du compartiment de train qui te ramène vers Paris. Regardes-tu défiler le paysage ? Non, pas vraiment. Ce que tu vois par cette fenêtre est une sorte de tableau abstrait où des temps différents mélangent leurs couleurs. S'y croisent indifféremment le temps de ton enfance, celui de ton évasion, de ta fuite dans Vierzon , de ta rencontre avec Germaine, des plus de deux années dans la ferme de Gaston, des journées de randonnées en compagnie de Jean et puis le temps à venir de ton retour à Paris. Mais ces temps sont si embrouillés qu'à vrai dire, tu n'y vois plus rien.   (p. 134)

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mardi 30 mai 2017

C'est le métier qui rentre - Sylvie Testud



C'est le métier qui rentre
 
Sylvie Testud




Bonjour à toutes et à tous,
 
En cette semaine, post-week-end de l'Ascension, je vous présente un livre mordant, ironique à souhait et très bien écrit. Un livre écrit, qui plus est, par une figure incontournable du cinéma français d'aujourd'hui, Sylvie Testud.

C'est le métier qui rentre nous plonge dans les affres du milieu du cinéma entre les actrices capricieuses, les producteurs hystériques et la vie de famille passée quelque peu en second plan...


A. Caractéristiques du livre

Titre =  C'est le métier qui rentre
Auteur = Sylvie Testud
Edition - Collection = Fayard  (Le Livre de Poche pour la version poche)
Date de première parution =  2014
Nombre de pages =  248 pages


Note pour l'essai = 17 / 20

 
B. Quatrième de couverture

Sybille croit aux histoires qui finissent bien. Elle a beau savoir de quelle manière est morte Jeanne d'Arc, quand regarde un des films qui lui ont été consacrés, elle ne peut s'empêcher d'espérer qu'un pompier vienne la tirer d'affaire. Alors comment imaginer que la réalisation de son propre long métrage va virer au film catastrophe ? Producteurs qui écrivent les scénarios, actrices qui entrent en résistance, agents hystériques, financiers qui ne financent pas.
Mais tout s'arrangera, c'est certain.
Son enthousiasme aveugle lui donne des ailes.
Celles du pigeon que l'on plume ou celles du dindon de la farce ?


C. Mon avis sur le livre

Je connaissais la Sylvie Testud comédienne, que j'apprécie beaucoup et, comme beaucoup d'actrices que j'aime (ce fut également le cas d'Isabelle Mergault), je m'intéresse aux romans qu'elles peuvent écrire et je suis rarement déçu. Ce roman-ci ne fit pas exception à la règle.

En effet, Sylvie Testud nous décrit les coulisses du monde du cinéma avec une ironie mordante et un tel sens de la formule que les personnages paraissent irréels tellement ces derniers paraissent caricaturaux (mais cette caricature donne tout son sens au roman). De plus, la fin inattendue du roman donne tout son sens à cette ironie de l'écriture.

En outre, du point de vue de l'écriture, la comédienne nous traduit cette cruauté du milieu de la production cinématographique dans un phrasé, certes simple, mais qui fait toujours mouche, ce qui rend la lecture d'autant plus agréable, d'un bout à l'autre du roman.

En résumé, un livre ironique et mordant que je recommande à tous ceux qui, non seulement aiment Sylvie Testud mais également à tous ceux qui s'intéressent au monde du cinéma.
 

D. Quelques bons passages du livre

Le Titanic, le vol 93 du 11 Septembre, le bûcher de Jeanne d'Arc, et tellement de drames dont on a tiré tant de films. Alors que les lumières s'éteignent, on le sait d'avance : ça finira mal. C'est de notoriété publique, c'est écrit dans les journaux. Eh bien moi, à chacun de ces films, tirés d'histories vraies, assisse dans mon fauteuil, j'ai espéré une fin heureuse.  (p. 9)

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Je suis une femme sereine, j'ai des amis fidèles, des projets de films qui me plaisent, des acteurs avec lesquels je rigole bien, des metteurs en scène qui ont la gentillesse de me trouver jolie et bonne actrice. Deux César sur l'étagère, pas de prêt à la banque, je viens faire un check-up : "T'es un avion de chasse", m'a dit le radiologue. Pour fêter ça, je m'en suis allumé une direct, en sortant.  (p. 10)
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De derrière son bureau, mon agent me fixe. D'ordinaire rieur, Jack offre aujourd'hui un visage sévère. Il secoue la tête puis lâche :
- Les Thénardier ! On les appelle les Thénardier ! Alors si tu as envie de jouer Cosette, vas-y.   (p. 21)
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- Ha, ha ha ! Ils ont fait zéro ! 

Elle se moque du film qui vient de se bananer au "box-office".
Je ne sais si je dois me réjouir avec elle, parce que les perdants semblent être des ennemis, ou si je dois quand même lui signaler que c'est les boules, une salle de cinéma vide. J'opte courageusement pour rien. Je ne dis rien.  (p. 32)
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Quand j'ai prononcé le nom de Julie, tout le monde était ravi. Quand je lui ai envoyé la première version du scénario, tout le monde flippait. Pourvu qu'elle dise oui. Tout le monde a croisé les doigts. "T'as des nouvelles de Julie ?" Blaise et Gundrund m'ont demandé chaque jour. L'actrice avait sûrement une pile de scénarios en attente dans son salon. Pourvu que le mien soit au-dessus du lot. Je mourais d'impatience. Julie, comme les deux autres actrices, a mis environ trois semaines à lire. C'est un délai trop long pour celui qui attend, mais c'est quand même correct pour quelqu'un qui croule sous les propositions. Certains acteurs mettent des mois. Et encore, quand ils répondent. Il m'est arrivé de m'emmêler les pinceaux. De répondre à ce que j'n'avais pas lu, d'en perdre un avant de l'avoir ouvert... Jack m'a rappelée à l'ordre plus d'une fois. "Dis donc ? Tu peux respecter les gens ?" Il m'a engueulée à raison.  (p. 57)

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Annabelle veut non seulement boire à l'œil, mais elle veut que dans ce café on admette : nos signatures les valent bien. Quand l'actrice se déplace, c'est sans porte-monnaie. Sa notoriété est si grande que ça vaut pour ceux qui l'entourent.  (p. 64)

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Gundrund et Blaise planent à douze mille en matière de relations fashion-people, je me rends compte. Ils s'imaginent qu'à chaque nouvelle saison, je débarque avec mes cabas vides chez Chanel et que j'en ressors les bras chargés de nouvelles créations ou quoi ?  (p. 89)

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Tout le monde y va, à Cannes. N'importe quelle secrétaire de n'importe quel cabinet de dentiste, d'ophtalmo, qui a croisé un mec du bureau des accréditations, y va. N'importe quel figurant dans un film à trois entrées, il se démerde pour y aller. Même ma voisine, la manucure à domicile, je ne sais pas à qui elle lime les ongles, mais elle va au Festival tous les ans. Elle se trouve une robe qui brille, une imitation de chez "Goût de chiottes" chez les Chinois, et elle les monte, les marches. Je peux te dire, les photographes, ils appuient sur le déclencheur pour elle comme pour les autres. Tout le monde a tellement peur de rater la moindre miette. Pfff...C'est pitié de les voir tous brandir leur carton, pour rentrer à huit cents dans un endroit adapté à la moitié. Ils espèrent quoi ? Signer un contrat avec le dernier qui a monté les marches. Tu parles, à cette heure-ci, le pauvre gars, il est beurré comme un Petit Lu. Pfff, pour un vieux bout de terrine qui traîne, t'en as, ils vendraient leur mère...pfff....   (p. 116)

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Elle a secoué la tête comme Arlette Laguiller quand elle entendait les patrons d'entreprise se plaindre des montants trop élevés versés aux salariés.  (p. 160)

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Certains agents ne filent pas les scénarios aux acteurs. Du coup, il y en a plein qui loupent des super-films. Si l'agent estime le script mauvais, c'est poubelle direct, ou acteur de troisième catégorie. Du coup il y a des acteurs qui ne reçoivent que ce que les première et deuxième catégories ne veulent pas faire. Les "ramasse-miettes". Ceux qui ne tournent que des chefs-d'œuvre se moquent de ceux qui tournent des navets. Ben dis donc, faut être sûr de son jugement...  (p. 163)

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- Le film de Sybille, que nous portons depuis de longs mois, ne sera soutenu par personne.

La voix de Blaise résonne dans le silence. Je regarde Gundrund. Droite, immobile, elle écoute.

- Les raisons que ces financiers invoquent pour leurs refus successifs sont tellement vides de sens qu'il faut prendre comme une chance d'avoir à se passer des incompétents ! Lorsque nous voyons les maigres résultats qu'ils obtiennent, leurs choix, tout porte à croire qu'ils n'ont rien à faire là où ils se trouvent !   (p. 217)

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